L'Express
du 29/11/2004
La
double vie du salarié-bénévole
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par Marcelo Wesfreid
Ils se passionnent pour l'humanitaire, font de la politique,
président une association… De plus en plus de cadres ressentent le besoin d'une
activité autre que professionnelle, quitte à jongler avec leur emploi du temps.
Certaines entreprises les soutiennent, d'autres moins...
C'est sa fierté: la place du Général-Beuret, dans le XVe arrondissement de
Paris. Une place enserrée par trois voies de circulation et désertée par les
piétons. «La municipalité va transformer cet espace en aménageant une rue
piétonne et en limitant le stationnement des voitures aux abords»,
s'enorgueillit François Soubrier, assis dans le café d'en face.
Avec l'association Blomet Paradiso, qu'il a créée en 2003 - du nom de la rue Blomet, voisine - ce quadra au regard perçant a obtenu gain de cause, à force de lobbying. Accompagné d'une poignée d'habitants, il a aussi organisé des fêtes entre voisins et fait venir des conférenciers pour raconter l'histoire du quartier. «Depuis la naissance de mes enfants, je suis entré dans une phase altruiste, où le profit n'est pas une fin en soi», explique cet ancien cadre commercial d'une société d'édition informatique. Son engagement associatif a fini par tout emporter. Dès le dépôt de bilan de sa société, François Soubrier a saisi l'occasion pour se mettre à son compte et devenir chargé de développement local auprès d'une agence de création d'événements. Une activité dans la droite ligne de son militantisme.
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Comme lui, de nombreux
cols blancs en quête de sens se tournent vers l'action associative. «Depuis
deux ou trois ans, on voit arriver des cadres qui éprouvent un manque, confirme
Marc Castille, directeur de la communication du Secours populaire. Le travail
ne leur suffit plus. Ils veulent agir sur la société.» Les chiffres sont
éloquents: 6 cadres sur 10 dans la fonction publique et 4 sur 10 dans le
secteur privé adhèrent à une association, dans le sport, la culture, la
solidarité, les associations de quartier ou de parents d'élèves.
Paradoxalement, les cadres se révèlent plus souvent bénévoles que les
retraités, les chômeurs ou les étudiants, qui disposent de plus de temps.
«L'image de la femme au foyer pratiquant les bonnes œuvres est dépassée,
souligne Lionel Prouteau, maître de conférences d'économie à Nantes et
spécialiste du monde associatif. Les bénévoles sont le plus souvent des actifs
qui s'engagent pour compenser les frustrations de la vie professionnelle.»
Si ces bons samaritains
réussissent à trouver un moment pour s'impliquer, c'est aussi que les formes de
l'engagement associatif ont changé. Fini, les sacrifices pour une cause,
l'investissement total, une vie durant, dans une action caritative ou
militante. «Les bénévoles s'engagent sur une durée déterminée, après avoir pris
des assurances: où? Jusqu'à quand? Pour quoi faire?» explique Jacques Malet,
directeur scientifique du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie
(Cerphi). Ils papillonnent d'une association à l'autre, s'investissent un temps,
tâtonnent.
A l'image de Pablo
Martinez - responsable clientèle dans un groupe de presse - qui a
successivement intégré une association d'aide aux personnes démunies, puis
Résonances humanitaires, dont le but est l'accompagnement des expatriés de
retour en France. Avant de se consacrer à Consultants sans frontières, une
structure qui monte des formations pour les ONG, dans l'Hexagone et à
l'étranger. Pablo Martinez consacre ses week-ends et ses RTT à donner des cours
sur le recrutement, la gouvernance ou l'éthique dans diverses associations.
«Disposer d'une armée de bénévoles ne sert pas à grand-chose si on ne sait pas
manager», explique-t-il. Passionné par les ressources humaines, titulaire d'un
DESS en la matière, il entend bien user de ses compétences professionnelles
dans un cadre associatif.
Ce goût de l'efficacité
a donné l'idée à un ancien chasseur de têtes, Patrick Bertrand, de fonder
Passerelles & Compétences, en 2002. «Notre association propose à un réseau
de bénévoles d'intervenir dans des ONG sur des missions ponctuelles, liées à
leur savoir-faire, explique-t-il. Ils peuvent accepter, refuser ou faire passer
l'annonce à leurs collègues.» Exemples de mission: un webmaster a réalisé un
site Internet pour Emmaüs; un directeur de la communication d'un grand groupe
est venu apporter ses conseils à Enfants du Mékong. Et ça marche! En tout, 500
personnes ont répondu présent en deux ans.
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S'engager pour
compenser les frustrations de la vie professionnelle |
Pour ces salariés
altruistes, donner un coup de pouce permet aussi de multiplier les expériences.
Voire d'élargir ses compétences. Certains n'hésitent pas à tenter de les
valoriser en diplôme, comme la «validation des acquis de l'expérience» (VAE) -
créée par une loi de janvier 2002 - le leur permet. Mais les espérances sont
souvent déçues, car les candidats ont du mal à prouver qu'ils ont encadré des
équipes ou géré les deniers de l'association. D'où le projet du gouvernement de
créer, en décembre, un «passeport du bénévole» servant d'attestation - d'abord
utilisé dans le domaine sportif, il pourrait être généralisé en cas de succès.
Côté entreprises, on
regarde l'attrait pour le monde associatif avec, au mieux, une bienveillante
indifférence. Au pis, avec de fortes réserves. A l'instar du laboratoire
pharmaceutique Novartis, qui avait été jusqu'à diffuser une directive exigeant
de ses salariés qu'ils déclarent leurs activités bénévoles, syndicales et
politiques. Bref, tout ce qui était susceptible de «provoquer une baisse de la
productivité et de l'efficacité», selon les termes de la direction, si ces
actions empiétaient sur le temps de travail. La mesure a suscité l'ire des
syndicats, qui ont porté l'affaire devant les juges. En octobre, le tribunal de
Nanterre a condamné le géant suisse pour «atteinte à la vie privée».
En général, l'employeur
se montre moins méfiant. «Mon chef s'est marré quand il a vu le portrait de
Jésus qui trône sur mon bureau, se souvient Hubert de Torcy, la trentaine. Mais
il n'a jamais rien trouvé à redire à mon engagement militant... pourvu que je
reste performant.» Ce fervent catholique, qui travaille comme responsable
export chez un constructeur automobile, n'a pourtant pas lésiné sur
l'engagement associatif. Il a été jusqu'à poser un mois de vacances, en avril
dernier, pour organiser la tournée de Maria, une
comédie musicale biblique, financée par la communauté de l'Emmanuel, qu'il a
intégrée voilà six ans. Certains jours, il quitte aussi son bureau en avance
pour animer des séances de prière collective.
Mais, attention! le
salarié qui se consacre ouvertement à des engagements extérieurs dispose moins
que les autres du droit à l'erreur. «Je joue cartes sur table. Mes responsables
et mon client sont au courant de mes engagements. Mais je sais que, au premier
faux pas, on peut me reprocher de consacrer du temps à des missions
caritatives», explique Christophe Alliot, consultant dans la société
informatique Atos Origin, qui veille à ce que ses activités n'empiètent pas sur
son univers professionnel. Quitte à jongler avec l'emploi du temps.
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Exemple de mission :
un webmaster a réalisé un site internet pour Emmaüs |
En ce lundi soir de
novembre, le jeune homme rentre un peu fatigué d'un séjour au Burkina Faso pour
le compte d'Ingénieurs sans frontières. Il a aidé des paysans qui récoltent la
noix de karité - une graine utilisée en cosmétique et pour fabriquer le
chocolat - à diversifier leurs activités, au moment où le cours de ce produit
dégringole. De retour à Paris, il a embrayé, dans la foulée, avec sa journée de
travail classique chez son client. Un vrai marathon!
Certaines firmes,
toutefois, ont compris tout l'intérêt qu'elles pouvaient trouver à encourager
le bénévolat. «Elles ne le font pas par philanthropie, mais parce qu'elles y
gagnent en image et améliorent la motivation des salariés», explique Laetitia
Motte, l'une des responsables de l'Institut du mécénat de solidarité (IMS), qui
conseille 120 sociétés dans leur stratégie d'engagement citoyen. Les
entreprises anglo-saxonnes sont les plus avancées dans cette politique. Ainsi,
General Electric encourage le bénévolat tourné vers l'enfance, via sa fondation
Elfun: cours de soutien scolaire pendant les heures de travail du salarié,
actions dans des hôpitaux pour enfants, etc. «Le PDG du groupe lui-même
s'implique régulièrement dans la promotion de l'engagement caritatif», affirme
Elisabeth Pommereau, qui possède - ce n'est sans doute pas un hasard - la
double casquette de responsable du bureau parisien d'Elfun et de directrice de
la communication de General Electric France.
Les entreprises voient
aussi un autre avantage à ce mécénat: renforcer la cohésion interne. C'est pour
cette raison que Timberland France offre à ses salariés jusqu'à cinq jours
rémunérés de «temps d'utilité sociale». En partenariat avec l'association
Unis-Cités, qui lui propose des projets d'engagement, la firme organise des
actions collectives bénévoles, utiles au team building
- l'esprit d'équipe - selon les termes de la direction: qu'il s'agisse de
repeindre en groupe la façade du Samu social de Paris, de nettoyer les berges
de la Seine ou d'animer des soirées en maisons de retraite! De son côté, IBM
France mise sur les congés humanitaires. Ses salariés peuvent partir à
l'étranger avec son aide financière, à la condition que le congé se déroule
pendant leurs vacances.
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Le bénévolat n'est
aidé par l'employeur que s'il sert ses intérêts |
Le modèle anglo-saxon
s'imposerait-il peu à peu chez nous? On pourrait le penser lorsqu'on voit que
Veolia Environnement vient de créer une fondation pour envoyer des volontaires
- sur leur temps de travail - remettre en service le circuit d'alimentation en
eau des villes touchées par un tremblement de terre. Ou que SFR va bientôt
proposer des formations à l'action associative dans le cadre de la formation
tout au long de la vie... Mais la généralisation de ces pratiques ne semble pas
pour demain. En 2001, à l'occasion du centenaire de la loi sur les
associations, le gouvernement de Lionel Jospin avait envisagé la création d'un
«congé associatif», pour tout salarié impliqué dans le bénévolat. Faute de
consensus des partenaires sociaux, cette mesure n'a jamais vu le jour.
Pour l'instant, ce
bénévolat encadré par l'employeur ne fonctionne que s'il sert l'entreprise. Du
coup, seules les causes fédératrices sont mises à l'honneur: la protection de
l'enfance, l'aide aux personnes âgées, la lutte contre la pauvreté... Les
autres thèmes ont plus difficilement droit de cité. Dans les entreprises
mécènes comme dans les autres.
Il en va ainsi de
l'engagement politique. «L'an dernier, je suis allé m'inscrire comme candidat
aux élections cantonales, en cachette, sans rien dire à ma hiérarchie»,
témoigne Jean-François Stein. Ce cadre d'une entreprise de transport cumule les
fonctions de secrétaire de section au Parti socialiste, à Vincennes, et de
trésorier d'une section locale de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme
(Licra). «Les bureaux de la préfecture étaient fermés entre midi et 14 heures.
Je suis donc revenu l'après-midi, en prétextant un ennui familial pour quitter
le travail. Je préférais éviter d'en parler avec mon patron.» Par prudence,
pour éviter tout conflit avec la direction... ou avec les collègues de bureau.
«Vous êtes vite catalogué, renchérit Christophe Alliot, en souriant. Les
collègues vous appellent José Bové parce que vous rentrez de Porto Alegre.» Du
coup, il faut trouver d'autres sujets de conversation. C'est aussi cela, savoir
jongler avec ses deux vies.
Post-scriptum
Si vous êtes tenté par l'action associative, voici
quelques adresses de sites utiles: http://www.passerellesetcompetences.org/;
http://www.jeveuxaider.com/;
http://www.benevolat.fr/;
http://www.enviedagir.fr/